mercredi 24 juin 2009

[Chronique] 3 Mario Bava au cinéma et en DVD : Le cinéma des illusions


" Ils font bien les morts, n'est-ce pas ? "

La Baie sanglante

Tout ou presque a été dit sur Mario Bava : cinéaste qui a touché à beaucoup de genres, mais qui au final a su en dégager son style, entre horreur, giallo, érotisme, sadisme et baroque. C'est de ce cinéaste presque plasticien (son utilisation de la couleur en témoigne, le sang gicle des corps comme de la peinture sort des tubes) du rêve éveillé, que Carlotta Films ressort au cinéma (et en dvd) le 24 juin trois des films, moins connus : Les Vampires (I vampiri, 1956), La Baie sanglante (Reazione a catena, 1971) et Duel au couteau (I coltelli del vendicatore, 1966).
Belle programmation qui montre trois films en apparence bien distincts, et pourtant très proches (film fantastique pour Les Vampires, un giallo pour La Baie sanglante, un "western" pour Duel au couteau). C'est que le cinéma de Mario Bava est toujours pavé de chausse-trappe, de faux-semblant, d'illusion et d'artifice. Derrière chaque porte de placard, un cadavre, au fond de chaque baie, un mort, derrière chaque mur, un laboratoire secret. Plus : derrière chaque victime, un tueur potentiel, et inversement derrière chaque héros, un lâche. Dès Les Vampires, corréalisé avec Riccardo Freda, qui raconte l'enquête à Paris d'un journaliste sur un tueur mystérieux surnommé le Vampire. La mort transpire dans chaque plan, grâce à l'utilisation du décor macabre : les nombreux travellings latéraux font la part belle aux inscrutations gothiques (dont des têtes de mort, des démons) sculptées dans la pierre, et le décor révèle magnifiquement à l'avance ce dont on se doute, sur le secret de la dûchesse, qui joue à ne pas être ce qu'elle est. Un décor memento mori. De même le Vampire n'est peut-être pas aussi coupable que ça.

Dans La Baie Sanglante, c'est encore plus prégnant. Véritable petit bijou labyrinthique, Bava emmène les spectateurs vers des fausses pistes à la recherche du tueur, enquête dont toutes les hypothèses sont conclusives. Il inverse finalement le mode du genre giallo, dont la modalité est celle du cheminement du héros vers le tueur en passant par les victimes (enquête) car ici, on commence par les tueurs qui deviennent victimes pour essayer de trouver qui est le héros vers lequel s'identifier. Derrière chaque victime se cache une crapule. Bref tout le monde à quelque chose à cacher et c'est souvent sale. À ce titre, l'utilisation du détail dégoutant dans le film prend tout son sens, car c'est le détail qui révèle que ce qui se cache derrière ces héros n'est pas joli à voir. Ainsi, de la tentacule de pieuvre à moitié morte qui dépasse d'une couverture, de l'insecte empalé mais encore en vie ou celui dans la boîte et qui donnent la nausée aux personnages, Ça grouille sous la surface.


Enfin, imposture aussi dans Duel au couteau, qui n'échappe pas à cette thématique. Western viking pour reprendre le titre d'un des bonus du dvd (je dirai même western spaghetti viking), le film possède la même structure de faux semblant que La Baie sanglante mais en tragique, un tragique que n'aurait pas renier Sophocle, ou aujourd'hui Park Chan Wook quand il fait Sympathy For Mister Vengeance. Ici aussi, tout le monde court après tout le monde. Et derière chaque héros, un crime. L'histoire : Une femme, Karen, et son fils, Moki, sont à la merci d'Aghen, un guerrier qui a causé la perte de son village 12 ans plus tôt suite à un massacre qu'il a causé dans un village voisin. Arald, le mari de Karen, chef du village, a disparu en mer et elle s'est réfugiée avec Moki dans une cabane. Un vagabond va venir par hasard à sa rescousse Ator. Début d'une possible love story et d'une famille qui se recompose (le mari est un fantôme, supposé mort). Mais c'est ici que le sadisme de Bava revient en force, car on apprend que derrière ce personnages cliché (le héros christique), se cache un lourd secret concernant Karen, Moki et Arald. Coup de génie : Lui, avec le temps a effacé ce secret (cette folie) de son esprit (le parallèle avec Old Boy est saissisant). La vérité et la morale sont perdues, car cela remet en cause l'intégrité même de la famille, et les rôles de bourreau, de justicier, et de victime encore une fois se superposent. Ils sont tous victimes de la "mécanique fatale", comme quand Ator apprend à Moki à préparer un piège à renard : "Les animaux sont stupides, ils ne voient pas la supercherie" dit l'enfant. "Parfois, ça arrive aussi aux hommes" répond Ator, qui aperçoit enfin dans quel piège l'a fourré le destin. En témoigne la scène finale, où tout devrait rentrer dans l'ordre, mais où en fait plus personne ne sait quoi penser sur qui.
kc


La Baie sanglante, Les Vampires, Duel au couteau.
Sortie au cinéma 24 juin pour La Baie sanglante et Duel au couteau.
Disponibilité des DVD pour les trois films à la même date.
Les DVD sont accompagnés de suppléments dont des entretiens avec Jean-Pierre Dionnet, Hélène Thoron (et des bonus cachés) et surtout un documentaire rare sur le disque de La Baie sanglante : une émission de la RAI de 1975 avec Mario Bava et Carlo Rambaldi, réalisateur des effets spéciaux des films de Bava.

jeudi 4 juin 2009

Collateral (Michael Mann) : Le Coyote, le sublime et l'ahurissement


Le taxi arrive en périphérie de L.A. En pleine course contre la montre, Max, le chauffeur, et Vincent, le tueur, se retrouvent l'espace d'un instant dans une banlieue
quelconque et pourtant improbable, qui apparaît comme l'autre versant du désert, urbain. Temps mort. Las, un peu paumés, les héros croisent alors des coyotes qui errent dans ce territoire. Croisement des regards entre un des animaux et les personnages, puis la voiture repart, doucement, rejoindre le reste du film. Cette faille dans la narration, on la retrouvera deux ans plus tard dans Miami Vice, avec l'échappée vers la Havane.
Scène proprement ahurissante pour le spectateur, elle l'est tout autant pour Max et Vincent. Si on peut apercevoir plusieurs détails, comme la teinte grise du coyote qui renvoie aux cheveux gris de Vincent, qui ferait de l'un le symbole de l'autre (Vincent est un coyote, un charognard), il apparaît sans doute quelque chose de plus profond, ou disons, plus sourd, qui hante sans doute le cinéma américain. D'abord, le coyote apparaît ici dépossédé de son territoire, le sable et les rochers du désert californien ne sont désormais plus que des poubelles et du bitume. Il y a là quelque chose de profondément triste. Mais aussi, c'est une rencontre, une irruption du sauvage dans la civilisation. Et cette irruption rend les personnages ahuris, K.O. Le regard dans le vide, Max redémarre mais est ailleurs, avec à l'arrière un Vincent, lui-même «mesmérisé », sa tête se balance légèrement au rythme des amortisseurs sur la route, comme si son corps, tellement vidé, sans force, était abandonné par son esprit, n'était plus qu'un pantin désarticulé. À ce moment du film, plus rien n'a d'importance. C'est une des formes du sublime.
Le sublime coyote agit ici alors comme un révélateur. Révélateur de l'inutilité du trajet, et surtout d'un état de somnambulisme permanent dans lequel sont pris les habitants de la ville : Max qui se perd dans son rêve de carte postale pour supporter la routine de son métier, Annie qui est absorbée par son travail, ne pense qu'à ça au point de passer ses nuits au bureau, et Vincent, le tueur qui s'est condamné à vivre sans contact humain (il tue tous ceux qu'il rencontre, même ceux qu'il apprécie comme le trompettiste et, on s'en doute, Max lorsqu'il n'aura plus besoin de lui).
Ils semblent tous deux épuisés, mais cela ne durera que quelques minutes. L'objectif reprend ses droits. Retour en centre-ville, retour à l'action, au rendement et à la vitesse, Max et Vincent auront au moins eu la chance de se perdre un peu en chemin.

kc

mardi 31 mars 2009

Les Guerriers de la nuit (The Warriors, Walter Hill, 1979) : Le retour des héros


« Bonne chance, Warriors. Il sera long, le retour à Coney. » 
 La Voix de la radio

Les Guerriers de la nuit racontent le long et difficile périple d’un gang perdu dans New York, les Warriors. Long et difficile car les Warriors sont accusés à tort d’un meurtre, celui d’un leader charismatique, Cyrus [1], qui a provoqué l’impossible : la réunion de tous les gangs afin de les unifier pour conquérir la ville. Ils ont donc tous les gangs – qui souhaitent se venger – à leurs trousses, et doivent traverser New York pour retrouver leur territoire, où ils seront à l’abri du danger. Unité de temps, de lieu et d’action, ce retour prend place durant toute une nuit jusqu’au petit matin salvateur et voit se succéder les épreuves pour le groupe, qu'ils résolvent avec les mêmes atouts qu'Ulysse, ceux de l'Homme : ruse [2] et courage. Walter Hill fait donc ici une très belle adaptation d’un genre de récit antique, celui du nostos, du retour à la maison, dont L’Odyssée d’Homère est le parangon (L’Odyssée raconte la difficulté d’Ulysse à retourner chez lui). À cet effet, il utilise, tout comme Homère, un mode mixte, usant à sa manière de deux modalités narratives, celle d’un style « direct » qui montre l’action (les batailles des Warriors) et celle d’un style « indirect », via une voix, qui raconte ce qu’ont fait et ce qui attend les Warriors. À la fois narratrice externe, peut-être sirène [3] et parfois oracle (quand elle leur passe Nowhere To Run, c'est une prédiction), cette voix suave, dont on ne verra que la bouche pulpeuse, s’exprime à la radio, leur dédicaçant les morceaux diffusés. Elle raconte l’histoire, telle la muse à qui on demande dans le chant I de raconter L’Odyssée. D’où une impression d'épopée, mais aussi de surnaturel dans le film, car on ne saurait dire finalement si le studio de radio existe "réellement" dans la diégèse ou s’il s’agit d’une manifestation métaphysique.
Tout cela ne rend que plus humain le combat des Warriors, qui se battent, comme Ulysse, contre quelque chose qui les dépasse, contre les ombres de la nuit, contre une conspiration plus grande qu’eux, alors qu'ils n’aspirent humblement qu’à rentrer à la maison. Ce sont les héros de la nuit.

kc


[1] Le personnage de Cyrus fait référence à L’Anabase de Xénophon.
[2] Il faut voir les tactiques de Cygne, le chef de guerre des Warriors pour battre des groupes qui les dépassent en nombre, comme les Baseball Furies.
[3 ]Des sirènes, ils en rencontreront des "vraies" avec le gang des Lizzies.

samedi 7 février 2009

They Live (John Carpenter) : Accepter d’ouvrir les yeux (avec des lunettes noires cool)


They Live (Invasion Los Angeles) raconte comment des extra-terrestres capitalistes se sont associés aux républicains pour dominer le monde. Mais des lunettes noires spéciales permettent de voir le véritable visage des républicains, qui est celui du monstre. Malgré ce postulat qui peut sembler comique, le film garde étrangement une atmosphère plus triste, un constat de l’ère Reagan. Le héros, un ouvrier de chantier qui vogue de chantier en chantier avec ses propres outils, s’appelle John Nada. Et nada, c’est « rien » en espagnol. Bien que travailleur forcené, il peine à trouver du travail dans un monde de plus en plus carnassier qui ne veut de lui que pour en profiter (le faire travailler quand on a besoin de sa force de travail). Et il n’est pas le seul, car arrivé à L.A., il ne trouvera refuge que dans un terrain vague, un bidonville composé par les laissés pour compte de la société, qui n’ont plus droit de cité.

De ce point de vue, They Live est Les Raisins de la colère version 80’ (la paupérisation de familles entières, victimes d’un système économique et chassées [1]). Seulement, cette fois, le gouvernement s’en fout (encore plus qu’avant) et surtout le système fait (encore plus qu’avant) des profits sur cette pauvreté. Et ce que nous dit Carpenter, c’est qu’avec les richesses produites, et les progrès sensés être accomplis, il n’y a qu’une explication irrationnelle, voire idiote, qui se cache derrière cette redite, et cette « a-humanité » affichée des ultra-libéraux en général, et des yuppies des années 80 en particulier. En ce sens, They Live est un film profondément marxiste puisque la tragédie rejouée tourne à la farce, celle du film de SF, une série B pop et fun [2] qui se termine sur un doigt d’honneur à la caméra. Ce serait un film à refaire à chaque décennie.

kc


[1] Il faut voir la séquence terrible où le bidonville est détruit par les bulldozers de la police.

[2] Populaire, le film l’est pas sa tête d’affiche : Nada est interprété par un catcheur américain célèbre, Roddy Pipper.


[Post-scriptum] : Cependant, au point où on en est, on peut aussi se demander si Carpenter ne nous donne pas là l'explication la plus plausible à cette injustice qu'est notre système économique, et qui dure depuis un moment.

samedi 27 décembre 2008

Prince des Ténèbres (Prince Of Darkness, 1987, John Carpenter) : Principe d'incertitude


La plongée dans les limbes de Catherine
(extrait issu du DVD © Studio Canal)


AVERTISSEMENT : Si vous n'avez pas vu le film, l'article révèle sa fin, dont une partie est illustrée dans la vidéo.


Dans Le Prince des ténèbres, John Carpenter fait cohabiter la religion et la science, non pas comme deux systèmes opposés, s'excluant l'un l'autre pour expliquer l'univers, mais comme deux outils complémentaires. La thèse du film est celle-ci : "Il est au cœur des choses", "il", c'est le mal, "le cœur des choses", les particules. Pour cette raison, l'Église, via le prêtre Loomis, invite des chercheurs en physique moléculaire, pour l'aider à combattre le mal, reclus dans un récipient dont l'étanchéité n'est plus assurée. Bien sûr, John Carpenter oblige, l'un et l'autre se révéleront inefficaces. Un détail est à cet effet intéressant : le héros, Brian, lorsque tous les personnages sont rassemblés pour comprendre ce qui se passe, manipule une carte à jouer, essayant de reproduire un tour de magie qu'il n'arrivait pas à effectuer, et qu'il réussi à l'énoncé de son hypothèse. Ce tour de magie réussi, c'est, nous dit peut-être Carpenter, la victoire du "truc", du trucage, de la manipulation qui cache "le cœur des choses", et qu'il faut dévoiler par la science pour effacer la superstition [1]. Mais c'est surtout, dans cette tentative réussie d'un tour de magie qui surprend même son auteur, la victoire malgré tout de l'effet, qui nous surprendra toujours, quelque soi notre rapport au monde, même ultra-rationaliste. Nous restons de grands enfants, éternellement émerveillés devant la magie, malgré la connaissance (ici du subterfuge). C'est en cela que la religion (fausseté de la croyance) et la science (qui n'empêche pas l'illusion) sont en échec dans le film, c'est intrinsèque à l'homme.
Face donc à l'échec de la foi et de la science, c'est seulement le courage d'un personnage, Catherine, qui sauvera l'humanité, via un sacrifice dont on ne sait pas s'il la conduira vers la mort, ou vers une damnation éternelle : Elle se jette sur la réincarnation du prince des ténèbres, qui face à un miroir (passage entre les deux mondes), tente de ramener son père sur Terre. Catherine se retrouve alors de l'autre côté du miroir, dans l'anti-monde [2], avec le prince des ténèbres et son père, l'anti-Dieu. On assiste ici à une image traumatisante : Catherine qui tend son bras vers la surface du miroir pour rejoindre son monde, espérant qu'à son tour on viendra la secourir, tandis qu'elle est entraînée vers le fond avec les monstres. Mais en réponse à cet espoir, le père Loomis brise le miroir pour empêcher définitivement le retour de l'anti-Dieu sur Terre, et donc le possible sauvetage de Catherine, au grand désespoir du héros. La question que pose le cri de Brian, face au miroir brisé, et le long silence qui lui succède, c'est : "est-ce qu'une humanité qui est prête à abandonner un des siens dans les ténèbres, pour sa propre survie, mérite cette survie ?" À la vision de la scène suivante, le dialogue entre le prêtre et le scientifique, le professeur Birack, on peut en douter tant la vanité du premier est un peu écœurante ("Je l'ai arrêté. Le futur est sauf maintenant"). À quel prix ? Et pour quel futur ?[3]

kc

[1] Il faut entendre comment Carpenter explique la Bible, en faisant du Christ un extraterrestre venu sur Terre, faisant d'une métaphysique quelque chose de très concret, et le mal une force subatomique contenu dans la matière, dans un état superposé.
[2] Ici aussi, Catherine se retrouve condamnée à errer dans les limbes du hors champ, monde parallèle à celui des humains. Catherine, dont l'absence dans le champ dans la séquence finale se fait durement ressentir. Le miroir comme passage entre le monde des vivants et des morts et une citation avouée de celui de Cocteau.
[3] Le dernier message vidéo venant du futur laisse à penser que Catherine, debout devant l'église, est devenue la nouvelle incarnation de l'anti-Dieu.

mardi 25 novembre 2008

Diary Of The Dead (George A. Romero, 2008) : Des poissons rouges dans un bocal

Dernière apparition d’un être humain dans l’image avant la fermeture définitive
de la porte.

La vidéosurveillance au cinéma procède de la mise en abîme : dans le cadre de l’image filmique se trouve une autre image, celle de la vidéo. Parfois redondante, l’image de la vidéo rejoue dans son cadre ce qu’il y a à l’écran, en miniature, ce qui est dû à sa capacité d’enregistrer en direct. Elle est aussi caractérisée par la distance, que permet la télé-vision (« voir à distance »), moyen de savoir ce qui se passe ailleurs sans avoir à s’y risquer. Le veilleur se trouve donc protégé de ce qu’il surveille. Cette protection, c’est le refuge de fortune dans lequel s’enferment les héros de Diary Of The Dead à la fin du film, reclus dans une chambre forte avec poste de contrôle vidéo, et abandonnant tout le reste de la maison aux zombies, abandonnant aussi définitivement le champ aux monstres. Le film se termine sur ces images froides, bleues et désincarnées, désincarnation que l’on retrouve dans les silhouettes ahuries qui seules animent l’image désormais, et il semblerait, pour toujours. En fermant la lourde porte de la chambre forte, les héros, les derniers à résister, deviennent des damnés. Leur châtiment : quitter l’image (le lieu de l’action, le lieu de vie), fuir, pour devenir seulement des spectateurs (cachés dans les limbes du hors-champ) d'images mornes et ennuyeuses, a-fictionnelles. Malédiction de l’être contemporain et nouveau cercle de l’enfer [1], dont l’horreur insoutenable est de ne pouvoir faire que ça : regarder pour toujours un spectacle dont la pesanteur est digne de celui de poissons rouges tournant dans un bocal. Un spectacle proprement insignifiant.

KC

[1]
« S’il n’y a plus de place en enfer », il faut procéder comme une société : agrandir les locaux.

vendredi 31 octobre 2008

2010 : The Year We Make Contact (Peter Hyams, 1984) : Faire avec l’héritage Kubrick

2010 est la suite de 2001, l’odyssée de l’espace, où plutôt l’adaptation du livre d’Arthur C. Clarke (coauteur du scénario de 2001, dont il a tiré un livre et Kubrick le film), et qui à partir de 2001, a construit une tétralogie fabuleuse (2001, 2010, 2061, 3001).
Deux manières d’appréhender le film : en tant que film de SF autonome, et la plus évidente, comme une suite à un film de Kubrick, dont on peut penser qu’en amener une suite serait une gageure (Le fœtus cosmique va-t-il « téléphoner maison ? »).

Faire une suite à un film de Kubrick peut donc sembler un pari fou et même une hérésie. Pourtant, la force de 2010 est de ne pas essayer de faire du sous-Kubrick, de tenter de battre le maître sur son terrain, mais bien d’être un film de son auteur, Peter Hyams, déjà réalisateur, en 1978, de Capricorn One (un chouette film sur le trucage d’une expédition américaine sur Mars). La bonne idée de Hyams, c’est donc de faire le film comme il sait les faire. Plus proche du film de genre, d’une facture plus classique, le film s’éloigne du style 2001, avec ses formes originales de vaisseaux, ses longs moments de silence, de contemplation, et une narration elliptique complexe. Bien que Hyams cède à ces sirènes à quelques moments (l’apparition de Dave dans le Discovery, qui rejoue un peu difficilement la fin de 2001 et la merveilleuse séquence du vieillissement de ce dernier, effet qui ici n’a pas trop de justification ; le son de la respiration des astronautes et cosmonautes qui rythme leurs sorties spatiales ; la musique parfois), il s’en échappe dans le reste, et s'oppose au style de son prédécesseur : le design du vaisseau russe qui embarque la mission de secours, le Leonov, qui ressemble plus au Nostromo d’Alien, qu’au Discovery de 2001 ; l’action plus présente et au rythme plus soutenu (le suspense de la stabilisation orbitale autour de Io, l’échappée de Jupiter qui s’effondre sur elle-même) ; la prise en compte du contexte politique de la guerre froide. Surtout, il y a beaucoup plus de dialogues, ce qui humanise les personnages. Par ce fait [1], le film crée des moments passionnels qui pourraient difficilement être dans 2001 : par exemple la très belle séquence des adieux de Dave à sa femme restée sur Terre, par l’intrusion d’un signal télévisé, ou quand Flood et une cosmonaute, alors encore étrangers l'un de l'autre, se prennent dans les bras, pour trouver une chaleur face à la peur de la mise en orbite. Enfin, la « gueule » burinée, tanée de Roy Scheider, à elle seule, porte la figure du héros classique du cinéma de SF, une figure rassurante face aux dangers de l’inconnu (Roy Scheider, c’est celui qui a vaincu le requin des Dents de la mer en 1975).

Le personnage central du film est, de ce point de vue (celui de la transition entre Kubrick et Hyams), le Discovery, le vaisseau de 2001, resté en orbite autour de Io. Quand les astronautes rentrent pour la première fois dedans, le décor nous rappelle au film de Kubrick, devenu un vestige poussiéreux que l’on tente de ranimer afin de percer son mystère et celui du monolithe. Ce sont les costumes, accrochés au mur, restés à l’identique, la salle de contrôle cylindrique, bref les décors mis au point par Kubrick, et enfin HAL : on y est mais ce n'est plus pareil.
Si parabole il devait y avoir, elle serait à la fin du film : Quand le Discovery, et HAL se sacrifient pour réexpédier le Leonov vers la Terre. Le vaisseau de 2001 sert alors de démarreur, en consumant le peu de carburant qui lui restait pour renvoyer le Leonov, qui n’en avait pas assez, car partant d’une fenêtre de lancement avancée en urgence. Puis le Leonov se désengage du Discovery qui ne peut terminer son voyage avec la charge de ce dernier, l’abandonnant pour toujours à Jupiter. C’est sans doute ici que l’héritage de Kubrick est consumé et remercié, avec le Discovery, devenu une relique, qui a servi à donner l'élan salvateur au Leonov. Peter Hyams prend appui sur le récit que Kubrick avait magnifiquement amené à l’épuration métaphysique, pour repartir vers un film traité de manière plus intelligible (voir l’épilogue), pour faire son film. Le relai est passé, la cérémonial a eu lieu et le fantôme de Kubrick peut quitter le film.

La mise en scène se concentrant plus sur les relations humaines, le film creuse désormais une nouvelle idée géniale : montrer l’influence de conflits sur des personnages qui en sont infiniment éloignés, par des millions de kilomètres, et comment y échapper : comment le grandiose de l'univers finit par effacer cette bêtise
(en l’occurrence la guerre froide encore d’actualité à l’époque de la sortie du film). C’est une autre approche pour montrer la petitesse de l’Homme dans un si grand univers, plus terre à terre, mais tout aussi efficace. Dans cette veine, ce sont aussi les objectifs qui diffèrent : alors que dans 2001, l'expédition va au-delà de l'univers (la "métaphysique"), dans 2010, les personnages veulent juste rentrer sur Terre, à la maison. Question d'époque ? [2]
Un passage de témoin qui n'était pas facile, donc, et tenter le coup de faire un demi-tour n’était pas la moindre des choses, voire en soi, déjà une réussite.

kc

1. Dans 2001, les personnages ont l’air d’automates trop occupés par leurs tâches pour avoir des sentiments et rendent HAL plus humain qu’eux.
2. En 1968, année de sortie de 2001, les idéaux, et préoccupations n'étaient pas les mêmes qu'en 1984.



En aparté : Roy Scheider en short


Au passage, Roy Scheider est sans doute l'acteur à qui le short (court) sied le mieux (voir par exemple 2010, Jaws, Jaws 2, Seaquest). Le short, porté par lui, est comme une promesse d’harmonie d’un homme bien dans son corps, et plus ancré que n’importe qui d’autre dans la Nature. En effet, il a joué assez souvent le rôle d’homme qui s’intéresse aux grands espaces (l’Océan, le système solaire) plutôt qu’aux problèmes « humains » créés par ces derniers (par exemple son désintérêt dans 2010 pour la guerre froide sur le point d’exploser), et qui réclament une certaine diplomatie, et donc un style vestimentaire plus strict. Son teint mat et son corps sec, que révèle son style « balnéaire » (le short) donne l’impression de voir un homme sculpté par les éléments desquels il est en contact quasi-permanent (l’eau salée, le vent, les rayons solaires), et nous rappelle notre condition relationnelle et vitale à la Nature (l’ensoleillement, l’eau, l’oxygène, etc.). Il est l'incarnation de cette idée que nous sommes composés de « poussières d'étoiles ».